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La Cause IV
oct 16th, 2009 by Laurent

Julia conduisait vivement. Elle enchaînait les virages. Presque naturellement sa voiture prenait la trajectoire la plus directe possible. Elle effleura du pneu avant droit un coin de trottoir, ce qui la sortit de sa rêverie. Moins la jeune fille était concentré plus elle pilotait plus qu’elle ne conduisait.

Si ces pieds martelaient les pédales de la petite citadine, ses pensées voguaient loin de la route.

Une semaine s’était écoulée depuis la rencontre avec Laurent et les autres. Lors de cet apéritif, au cours duquel elle avait, sans être pleinement conscient, choisi son camp. Laurent était resté flou tant qu’à cette guerre. Si Julia partageait son envie de liberté parfois chère payée, quelque chose au fond d’elle la faisait douter par moments. Arrivée au parking de l’université, elle trouva facilement une place. Une silhouette était appuyée sur la voiture rangée à côté. Ce n’est qu’en terminant sa manœuvre qu’elle reconnut Laurent. Elle nota l’étrange tenue militaire qu’il portait. Après les politesses d’usage, Julia lui demanda s’il venait l’accompagner en cours.

-La tenue ne s’y prête guère ! répondit Laurent

-T’as pas chaud habillé comme ça ?

-Cela dépend d’ou on est. J’ai quelque chose à te montrer.

Julia suivit Laurent qui marchait sans se soucier des regards posés sur lui. Une porte vitrée s’ouvrit automatiquement à leur passage. Julia franchit la porte et à l’instant ou celle ci se refermait un silence presque total se fit, silence sans lien apparent avec la maigre barrière phonique d’une simple porte automatique. L’étudiante n’y prêta pas attention. Le treillis raidissait la démarche de Laurent et dans un ton de voix un peu sec, il questionna.

- Qu’est ce que tu as vécu comme histoire pour partager mon avis ?

Julia n’aimait pas qu’on lui parle sans la regarder et encore moins suivre quelqu’un sans savoir. Elle s’arrêta et héla l’homme en treillis.

- Si tu me disais où on va et si tu me regardais.

Laurent sourit tristement et s’excusa.

- J’ai perdu l’habitude de ménager les gens. On va en haut de ce bâtiment mais j’ai besoin que tu me raconte l’histoire, ton histoire, celle qui t’a amenée à être d’accord avec moi. On ne donne pas son adhésion à la Cause sans fêlures ou blessures. Rarement.

Julia fut tentée d’envoyer balader Laurent, son discours et son arrogance, mais immédiatement l’image de Léo lui apparut.

- Tu as raison. Je ne t’aurais pas suivi il y a un an.
- Raconte, ce que tu veux, ce que tu peux mais continuons à marcher.

Arrivés au bout d’un couloir, ils entamèrent l’ascension d’un grand escalier aux murs crème repeint récemment.

Sa rencontre avec Léo avait été assez banale :

- ami d’ami

- anniversaire de l’un d’eux
- alcool juste ce qu’il faut pour parler à des inconnus
- échange de téléphone
- premier rendez vous
- premier baiser

Et puis leur aventure avait duré. Passé le premier mois jamais sérieux, les autres filèrent de plus en plus vite. Si bien qu’au bout de six mois, Julia perdit le contrôle sa propre vie.

Concentrée par son récit, elle ne s’aperçut pas qu’ils étaient arrivés en haut de l’escalier. Le tandem emprunta alors un couloir qui transperçait le bâtiment dans sa longueur. Julia se fit la remarque que ce début de couloir ne respirait pas le neuf. La peinture défraîchie rendait l’endroit un peu sinistre.

Si le couple de Léo et Julia s’harmonisait bien, elle n’envisageait rien de particulier. Léo semblait lui de son côté, réfléchir avec la perfection d’une eau stagnante les clichés sur l’évolution du couple.

Alors que Laurent et Julia amorcèrent la redescente par un autre escalier, le décor se délabrait de plus en plus, des morceaux de béton manquaient, des fissures laissaient voir le ciel sombre.

Un soir, elle prit à part Léo qui feuilletait les journaux des petites annonces immobilières. Lui demandant ce qu’il cherchait, il répondit comme si c’était l’évidence qu’il leurs cherchait un appartement. La dispute fut dure et surtout aux yeux de Julia complètement crétine. Elle aimait Léo mais lui, lui assenait que lorsqu’on aimait on devait s’engager.

Laurent interrompit le récit et leur marche. Ils étaient à un palier du rez-de-chaussée. Julia fut presque horrifiée de l’état du bâtiment comme presque en cours de démolition, voir en fin de démolition. Mais le tout dans un silence très pesant.

- Où sommes-nous ? Rien dans cette université n’est dans cet état là.

Laurent éluda la question.

- Donc il te dit que l’amour nécessite des étapes précises, des « preuves d’amour », que quand on s’aime on vit ensemble, on ne voit personne d’autres.

- Ce sont des exactement ses mots souffla Julia.

- Tu lui as demandé pourquoi ?
- Oui.
- Et il t’a répondu ?

A l’instant où Julia répondit, elle vit les mots se formé sur les lèvres du soldat.

- Parce que c’est comme ça.

Ils descendirent alors les dernières marches et ressortirent du bâtiment. En passant l’encadrement d’une porte, la nouvelle recrue comprit qu’ils étaient revenus à leur point de départ.

- Ton histoire n’a fait qu’ouvrir ta conscience à cette guerre. A l’illusion qu’il essaye de maintenir sur nous tous. Ce sont les premiers beaux jours de l’année. Et en général, le Général aime attaquer dans ces moments là. Notre but est de casser cette illusion, de mener une révolution, face à un système établit. Et « La révolution n’est pas un dîner de gala ; elle ne se fait pas comme une œuvre littéraire, un dessin ou une broderie. C’est un acte de violence. »

Julia regarda de travers Laurent dont la voix avait pris un accent de tribun pour la dernière phrase. Pas dupe, elle reconnu la citation de Mao et se sentit en décalage une fois de plus face sa vision partisane. Son ressenti envers Laurent oscillait entre accord sur les idées et rejet de cette forme d’absolutisme, finalement pas si éloigné de ce qu’il combattait.

Ils sortirent sur le parvis de l’université. Elle regarda le décor qui s’offrait à ses yeux. Pas un bâtiment complet, que des ruines, des pans de murs entiers dévorés par des cratères. Un vent sifflant entre les fenêtres sans cadres ni vitres depuis longtemps complétait l’étonnant spectacle.

- Mais qu’est ce qui s’est passé ? demanda la jeune fille

- “The power of love” ricana Laurent.

»  Substance: WordPress   »  Style: Ahren Ahimsa