J’ai perdu mon premier degré.
Je me suis levé un matin et avant même de poser mon pied droit sur la moquette, j’ai senti que j’avais perdu quelque chose. Le nez dans ma tasse de lait entier et froid, je cherchais ce que cela pouvait être. Puis en mettant mes chaussures, d’abord la gauche puis la droite et ça en raison de basses considérations politiques et familiales mais surtout parce que je suis droitier, j’ai trouvé ce que j’avais perdu. Mon premier degré.
“Mais c’est quoi un premier degré ?” me demande un collègue devant la machine à café qui pisse dru et bouillant. Le premier degré lui réponds-je en épongeant un peu de Cappuccino avec supplément lait et supplément sucre qui avait coulé sur ma main, le premier degré c’est ce qui te fait prendre la vie pour de vrai. C’est ce qui te fait pleurer aux enterrements et rire aux maternités. Et moi depuis que je l’ai perdu je ris aux enterrements et je pleure dans les maternités.
L’air hébété de mon interlocuteur qui, à neuf heures du matin n’est pas encore du aux substances illicites ou à une harassante journée de travail pour la mère patrie me fait comprendre que lui n’a rien compris et finalement ne comprendra jamais. Je décide de m’abstenir de la poursuite de mon raisonnement et reprend mon dialogue intérieur avec mes petits lutins internes.
Le premier degré fait dire à celui qui se lève le matin “Ah voilà une bonne journée qui démarre, je sens qu’il va se passer des choses importantes dans ma vie”, celui qui s’en trouve privé, c’est à dire moi, se dira simplement “Tiens y’a pas eu d’holocauste nucléaire cette nuit”.
De même face à une jolie fille dans la rue l’homme au premier degré dira “Ouah elle est mignonne, ça me donne envie de l’aborder pour vivre un moment aussi court soit-il, intense” alors que moi je vais penser “Si j’allais l’aborder en lui proposant de l’argent, ça me ferait bien marrer”
L’homme 1er degré annoncera un jour à ses amis “j’ai trouvé la femme de ma vie” et moi j’aurais envie de lui répondre “Ça ne fera que la troisième, peut être que tu as neuf vies comme les chats” Quelqu’un sans premier degré, dira devant la famine des Angolais montré au 20h de TF1 entre la coupe du monde et les marchands de sabots du Cantal Nord “Et en plus ils ont mauvais temps”. Il dira devant les femmes qui font la manche, bébés aux bras, sous la tour Eiffel en tendant un gobelet boisson MacDo “Tiens, ils sont bronzés les guides parisiens cette année.”
Mais l’homme sans premier degré se repère pour sa faculté à rire en toutes circonstances, même dans les endroits où cela ne se fait pas comme dans les mairies ou les églises les jours de mariages, comme le jour d’un examen important ou lors d’un entretien d’embauche. Quand l’employeur lui demande ce que finalement il attend de son intégration dans la société, il pense immédiatement “pouvoir enfin faire des photocopies de mes couilles” mais trop souvent il le garde pour lui et c’est dommage. C’est encore une bonne occasion de rigoler de perdue.
Mais peut on vivre et évoluer en société lorsque, comme moi, on est un jour privé de premier degré ? Je répondrais oui. Dans la mesure ou dans les dîners familiaux vous avez un bloc de papier et un stylo pour noter toutes les blagues que vous inspirent les discours enflammés de l’oncle Robert sur l’avenir de l’humanité, la détresse de Tante Josiane face au H.I.V de son coiffeur préféré et les démêlés du petit dernier avec son instituteur pédophile. Je conseille de noter toutes ces blagues, parce qu’elles pourront resservir. Quand les bons mots vous viennent, ne le jetez pas. Comme disait Pierre Desproges, on peut rire de tout mais pas forcement avec tout le monde. Sinon vous passerez pour un bout en train un peu glauque avec vos amis mais en général, ils aiment. Méfiez vous quand même de sortir ce qui vous passe par la tête devant des inconnus. En rigolant du dernier gamin écrasé sur la route en vous demandant si au moins le chauffard a touché la grand mère qui le précédait, vous pourriez vous retrouver face à quelqu’un qui vous dira “Mon petit frère de 4 ans est mort il y a un mois fauché par un scooter”. Ne vous affolez pas et orientez de manière classe la conversation sur le prix des cercueils de petites tailles.
Si les esprits chagrins, ou un peu trop prompt à aimer la vie sous toutes ses formes même les plus odieuses, vous diront que en perdant le premier degré c’est son coeur que l’on laisse refroidir, répondez leur qu’il n’y a pas de quoi être fier à rester en bas de l’échelle de l’humour. Et puis écrasez leur animal familier favori sous prétexte d’un jeu anodin comme basket minou, jokari hamster ou pour encore citer Pierre Desproges (qui reste un modèle) mettre du white spirit dans l’anus du chien puis allumer pour faire les 24h du mans catégorie clébard.
Mais surtout, l’essentiel, le plus important c’est de ne pas se prendre au sérieux. Pour les croyants, vous croyez que dieu c’est pris au sérieux quand il a créer l’homme. Pour les non-croyants, la vie est née d’une flaque boueuse pleine de saletés en suspension, y’a pas de quoi être fier.
Et mettez un costume ça passera mieux…